lundi 31 juillet 2017

Le meilleur des mondes

L'esquisse d'un geste.

Sitôt pensé, sitôt repoussé.

Deux peaux qui ne se toucheront finalement pas. Pas maintenant. Pas comme ça.

Le fantôme du mouvement ne s'est pas arrêté à temps. L'idée est là.

Les fragments de la conversation sont éparpillés autour de l'instant gênant.

Personne encore ne pense à les recoller.


mardi 8 novembre 2016

[ NaNoWriMo #5 ] Demi-Lune / 6- Enfoncer des portes ouvertes

(Rule for the Nanowrimo : j'enfile les mots comme d'autres enfilent les perles : vite et sans soin, ceci est un brouillon comme le reste)

Le craquement sinistre de la porte.

Le craquement sinistre de la grande porte d'entrée tira les deux habitants de la bibliothèque de leur sommeil. La violence du courant avant finalement atteint le stade où toute résistante passive était futile. 

Pendant quelques instants le torrent d'eau qui se déversait dans l'entrée et dans la cour remplit la pièce d’un vacarme infernal et le bruit des vagues contre les marches devint beaucoup plus puissant. Quelques bruits plus secs, plus violents contre les marbres, les chambranles et la rampe firent frémir Grisha. Ca pouvait être du bois, mais ça pouvait aussi être autre chose : un crâne, un fémur. Un regard à Felix. L’adolescent le visage collé à la baie vitrée donnant sur la cour intérieur regardait les branches les plus basses de l’arbre sombrer lentement dans l’eau qui sous les reflets de la lune ressemblait à une poix noire, épaisse et mouvante.

Jusque là et depuis que lui et Félix avaient pénétré dans la bibliothèque, la porte principale était restée hermétiquement close. 
Un rempart rassurant, bien qu’inutile contre le monde extérieur. 
Cette porte plus que centenaire avait sûrement déjà subit suffisamment d'assauts pour pouvoir les défendre contre quelque chose d'aussi inerte qu'une humanité en décomposition. 
Mais l'eau ramenait les corps à la vie pour ainsi dire et Grisha, en entendant la déferlante ralentir et les courant se transformer en un clapotis plus calme n'apprécia que moyennement de savoir la cour de la bibliothèque définitivement engloutie dans un mélange d'eau de pluie et de jus de cadavre. Jusque là, l'enceinte de la bibliothèque était à peu de choses près resté un havre de paix, exempt de putréfaction et de la fascination morbide que pouvait exercer un cadavre. 
Là, même s’ils ne risquaient pas à regarder au bas des escaliers, ils couraient le risque en rejoignant le rez-de-chaussée à la fin de l'inondation de tomber nez à nez avec un crâne, ou un bassin démantibulé. L'intérêt de la rencontre était réduit. 

Grisha ne put s'empêcher de grogner en se recroquevillant sous sa couverture. Il faudrait un jour sortir, et pas trop tard si possible. Avant que les animaux ne prennent le contrôle de la ville, avant que les chiens ne forment des hordes trop importantes. Et qu'était-il arrivé aux lions, au tigres et lynx et autres prédateurs des zoos. Une âme charitable sentant la fin de l'humanité approcher avait-elle ouvert les cages et les parcs, laissant une chance au règne animal de reprendre le dessus ? 

Finalement cette inondation avait du bon, elle marquait un passage net du temps, et après l'attente ce serait l’ère des décisions, il faudrait sortir ou mourir de faim, choisir de recommencer malgré tout ou laisser tomber tout velléité de poursuivre l'aventure humaine. Chercher d’autres survivants ou trouver un coin de campagne et y rester…

Grisha regarda vers le lit-livre de Felix, le déluge étant passé l’extérieur avait perdu tout attrait, l'adolescent se tortillait sous son amas de draps, cherchant une position dans laquelle il pourrait retrouver le sommeil en dépit des bruits soudain beaucoup plus prégnants de l'inondation. 

Il y avait à la fois quelque chose de pathétique et de désespérément optimiste dans la vision de cet adolescent qui ne se sentait définitivement pas à sa place. D'un côté, recommencer une humanité différente à ses côtés n'aurait rien de simple car il était si brut qu'il n'y avait rien de programmé chez lui et que tout était à lui apprendre. Grisha pendant des années devrait prendre la tête, décoder planifier pour deux, et il même s'il pouvait le faire, la perspective l'épuisait d'avance. De l’autre, Félix était à sa manière exempt de beaucoup des défauts provoqués par la vie moderne. Bien que nourri de clichés pré-digérés, l’adolescent était encore vierge d'opinions définies ou d'idées tranchées, son esprit embryonnaire ferait une excellente pâte à modeler pour un monde un peu moins vain que celui qui s’était évaporé 3 mois plus tôt dans la panique la plus totale.
  A condition que d'autres acteurs importuns ne viennent pas le gâcher. 

En pensant ça, Grisha eut presque immédiatement un pincement de regret. Dans quelle mesure pouvait-il se permettre de décider de modeler l'esprit de Felix à l'idée qu’il se faisait de l'homme nouveau. L’idée le taraudait. Bien que la certitude qu'ils n'étaient pas que deux sur terre soit là, les chances de rencontrer un autre humain avant longtemps lu  semblaient si maigre qu'il ne pouvait que craindre de se laisser aller à ses penchants naturellement autoritaires. 


Il colla un peu plus sa pommette contre le faux cuir de sa banquette, comme si fusionner avec un bout de pétrole inerte pouvait calmer l’agitation de son esprit. Façonner un autre humain… Son esprit quitta les sphères de l’éthique pour rejoindre celles des souvenirs, autrement moins complexes, autrement plus douloureuses. 
Mais le manque devenait familier. 
Bientôt, sa respiration lourde d’homme endormi vint accompagner le clapotis de l’eau qui léchait maintenant les marches du milieu du grand escalier.

dimanche 7 février 2016

[ NaNoWriMo #4 bis ] Demi-Lune / 5- Compter les morts et attendre le matin

- Grisha, je fatiiigue. geignit Félix.
- Encore un peu.
- Mais c'est looouurd.
- Tu es faible, et ça se vide. c'est forcément plus léger.

Grisha tendit le cou, et Félix perché sur une table haute et armé d'un cruchon termina d'en verser son contenu sur la tête de son compagnon, qui était debout nu dans un bac qui jadis servait à recueillir les livres ramenés par les abonnés à la bibliothèque, mais était maintenant à-demi rempli d'une eau savonneuse et grisâtre.
- Savon.
Félix tendit le savon.
- Torchon.
Félix tendit le torchon humide qui reposait sur son épaule nue.

L'adolescent, deux torchons blancs noués autour de sa taille sur une table en forme de socle et avec un cruchon en plastique tendu devant lui ressemblait à la version cheap et anorexique d'une statue grecque.

Grisha se savonna les cheveux et le corps avec ardeur. A l'exception des taches sur son torse et ses épaules causées par la mycose diagnostiquée par Félix, son corps était resté indemne. Tourner en rond dans la cour et se muscler avec des encyclopédies n'étaient pas ses activités préférées, mais c'était préférable à tous les maux causés par l'inactivité physique.

- Rinçage.
- Oui maître. Soupira Félix en remplissant la cruche dans le seau posé près de lui sur la table.
Il laissa couler l'eau tiède sur les cheveux de Grisha dont les boucles brunes, aplaties par le liquide s’étiraient presque jusque ses épaules maintenant.
Si Félix était intransigeant sur la longueur maximale de ses cheveux, Grisha  n'avait pas pris la peine de raccourcir autre chose que sa barbe depuis trois mois.
- Il reste encore de l'eau ? s'enquit Grisha les yeux fermés sous le dernier filet d'eau dispensé par la cruche.
- 2 litres à peu près.
- Je prends.
Félix saisit le seau et laissa son contenu couler sur les épaules de son compagnon. Une fois la dernière goutte tombée, l'homme s'ébroua avec plaisir et sortit du bac, saisissant deux torchons sur le bar, il se sécha vigoureusement. Puis il entoura en turban sur ses cheveux l'un des torchons.

N'importe qui d'autre aurait eu l'air ridicule, pensa Félix, mais Grisha non. Il était classe, même le cheveux gras et la peau tachetée.
- C'est bien quand même que ce soit toi l'un des survivants de la fin du monde, lâcha l'adolescent en sautant à bas de la table avec la grâce d'un crapaud hémiplégique.
- En quel honneur, sourit Grisha dont la toilette venait de redonner un semblant de bonne humeur pour la première fois depuis trois mois.
- Il aurait pu n'y avoir que des survivants moches ou bêtes. Et alors l'humanité aurait recommencé sur de mauvaise base. Mais ça va il y a toi.
- Oui, Félix, et toi. Aux dernières nouvelles il n'y a que nous deux. Je ne vais pas insulter ton intelligence et j'espère ne pas briser ton petit cœur fragile en t'apprenant que nous n’aurons jamais d'enfants ensemble ?

Grisha arrangea un tablier de cuisinier en pagne et entreprit d'essorer et d'étendre les vêtements qu'il venait de faire bouillir.

- Oui mais réfléchis, s'agita Félix en commençant à arpenter la pièce, si on est 2 survivants dans une ville de 200 000 habitants, ça veut dire qu'il y a potentiellement 1 survivant pour 100000 personnes. Donc, comme il y a 7 milliard de gens sur terre, enfin...il y avait. On est au moins encore 70 000. Il doit bien rester au moins une femelle parmi tout ce monde.

- Une femme, Félix, une FEMME. soupira Grisha. Je sais qu'à ton âge, on ne les envisage qu’à des fins reproductives mais je t'assure que si tu dois en croiser une, l'appeler mademoiselle ou madame au lieu de femelle te fera gagner quelques points au moment de copuler. Mais ton raisonnement est erroné.
- Ah ! Vas y prouve moi le contraire.
- Le contraire non, ton raisonnement de départ est correct, il y manque simplement des variables. 

Déjà, il est fort possible que la proportion de survivants, au moins dans cette ville, soit plus importante. Tout simplement parce que la probabilité que les deux uniques personnes immunisées contre un virus dans une même ville se connaissent avant même que la maladie n'ait annihilé l'entièreté de la population mondiale est quasi infime. Donc on va supposer qu'il y a quelque part, à quelques rues d'ici des gens qui se terrent comme nous en attendant que la nature fasse son travail.

Mettons que quelques millions de personnes aient survécu aux 3 jours d'infection d'il y a trois mois. Si on suit ce raisonnement, on peut espérer que quelques membres de gouvernements ou de services de police ou de sauvetage aient survécu et aient eu assez de ressources pour essayer de communiquer avec le reste de la planète.
Hors les ondes sont muettes, et pourtant, ce n'est pas faute de chercher.
Tout a été si brutal que la plupart des services publics se sont retrouvé HS assez vite, ça veut aussi dire que potentiellement tout un tas d'installations dangereuses sont restées sans surveillance. Si les centrales nucléaires en Europe peuvent normalement se mettre en sécurité si il y a un problème, je doute que toutes les installations dangereuses dans le monde puissent le faire, donc des survivants sont au moment où nous parlons surement déjà morts, irradiés ou brulés ou noyés à cause de la défaillance mécanique des créations humaines.
Sans parler de ceux qui sont surement devenus fous, ou qui se sont suicidés.
Mettons qu'il reste 300 000  personnes, disséminées sur le globe, la plupart en milieu urbain, coincés par la pestilence des cadavres. Parce que comme nous, aucune n'a eu la présence d'esprit de s'éloigner de la ville le premier jour. Pensant qu'elle trouverait à manger plus facilement dans un endroit où les boîtes de conserves sont plus nombreuses que les humains.
300 000  personnes disséminées sur une terre énorme. avec des moyens de communication réduits aux ondes radios puisqu'il en fait plus compter sur grand chose d'autre.
La probabilité qu'on entre en contact avec un autre humain dans l'année à venir est faible, Félix, très faible. Je ne dis pas que ça ne va spas arriver, mais, pour l'instant, il faut qu'on attende que la nature nettoie notre bordel.
Et quand on croisera un autre humain, rien ne dit qu'il n'aura pas envie de nous tuer. Et crois moi, je ne suis pas impatient de le savoir.

Grisha s'arrêta essoufflé. Il venait en 5 minutes de parler plus que ces trois derniers mois réunis et sa gorge commençait à lui faire savoir que ce supplément d'exercice lui déplaisait au plus haut point.
Félix le regarda avec ses yeux bruns,  la bouche légèrement entrouverte.
- Mais à quoi ça sert de nous tuer ?

- Aucune idée, à quoi ça servait de lancer un virus aérien dans un métro ? Si ça se trouve un des malades qui l’ont fait a survécu. Il suffira que ta mèche de cheveux lui déplaise. 
- Mais ils sont très bien mes cheveux grogna Félix.

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(C'est la fin des brouillons de Novembre.Je tenterais de finir avant le prochain NaNoWriMo mais il ne faut quand même pas trop y compter)

dimanche 22 novembre 2015

[ NaNoWriMo #4 ] Demi-Lune / 4- Nageons jusqu'à la lune


©Lori Nix
Le clapotis de l’eau dans les seaux que Félix transportait ne devenait audible qu’une fois passée la grande porte double du premier. Avant cela, c’est le bruit de l’eau brunâtre qui se glissait sous la grande porte cochère du rez-de-chaussée qui prévalait.
Avant de descendre, Grisha avait jeté un œil dans la cour. L’eau entourait les récipients qui la jonchaient et le gravier n’était plus visible.

Attendre plus aurait été futile. Les chaussures et le bas du pantalon enveloppés dans des sacs poubelles, les mains dans des sacs plastiques Grisha était descendu dans la cour et apportait à Félix des seaux pleins d’eau de pluie.

L’adolescent les remontait jusqu’à la cafétéria et  transférait leur contenu soit dans l’évier et soit dans un grand bac en inox.
Soupirait et redescendait.

En bas, l’eau puait et le visage de Grisha devenait de plus en plus sombre.

Au 15e voyage, Grisha revint avec l’aquarium désormais vide. Félix l’aida à le remonter. Grisha ôta les sacs plastiques qui l’avait protégé des flots nauséabonds et les jeta dans une poubelle en inox de la cuisine de la cafétéria.
Il s’installa lourdement sur un siège haut du bar et resta là quelques minutes, silencieux.

Derrière lui, Félix contemplait la centaine de litres d’eau claire dans le bac en inox. En se disant que ce breuvage salvateur, vu le bas niveau des réserves en bouteille avait tout de même un goût amer.
-      Tu crois que l’eau va beaucoup monter ?
-      Il n’y a plus personne pour gérer les égouts ou les barrages, je doute que ça aille en s’améliorant, lâcha Grisha d’un ton plat. Il y avait beaucoup de choses auxquelles il ne souhaitait pas penser, mais depuis 3 mois, Félix avait développé un talent tout particulier pour le forcer à les exprimer. Jusque là, un sujet particulier avait été soigneusement évité, mais l’odeur de l’eau et les précautions qu’il avait prises en se rendant dans la cour allait rendre la conversation inévitable. Il ne regardait pas Félix, mais il l’entendait renifler l’eau.
Il n’y avait pas de risque avec celle-ci, elle sentait juste l’eau de pluie. Et il allait falloir en récupérer plus.  Mais pas dans la cour.
-      On filtre ?
-      Pas tout de suite Félix. Il faut réinstaller les bacs, profiter de la pluie autant que possible. On ne sait pas combien de temps ça va durer, mais si on doit encore rester 3 mois sans une goutte de flotte, je préfère qu’on ai au moins 200 litres d’eau potable en réserve. Et là, on va en gaspiller pour se laver.
- Mais, on ne va pas redescendre les bacs dans la cour quand même, s’étonna Félix.

- Non, on va les mettre devant, sur le balcon.

Grisha se retourna, Felix avait pâli. Le balcon était derrière lui. La porte vitrée qui y menait n’avait pas été ouverte depuis deux mois. La construction longeait toute la façade du bâtiment et faisait donc une vingtaine de mètres de long, mais elle n’avançait que de deux mètres sur la rue. Une fois dessus, on voyait forcément la rue. Et ça, depuis trois mois, Félix comme Grisha l’évitaient.

-      Je dois t’aider ?  demanda Félix d’une voix faible  
-      Non, je vais le faire souffla Grisha. Prépare l’aquarium avec le filtre à charbon actif, j’espère que ça fonctionnera.  

L’adolescent gonfla son torse maigrelet :
- Bien sûr que ça fonctionnera, c’est moi qui l’ai monté !
Et il oublia la rue.

Grisha, lui, entassa lentement les récipients vides dont ils n’auraient pas l’usage immédiat devant la porte et une fois sa tâche préliminaire accomplie, il inspira profondément et poussa sur la poignée.
La porte n'avait pas été fermée à clé. Elle grinça légèrement et une bourrasque de vent éclaboussa le visage de Grisha, la pluie était si violente que s'il n'avait pas déjà fait si frais, il aurait envisagé de l'utiliser comme douche. Mais dans un cas, cela réclamait de le faire les pieds dans l'eau brune, et dans l'autre, avec vue sur la rue, et cette dernière option, même si elle était envisageable, était psychologiquement difficilement soutenable.
Et puis, ce n'était pas le moment d'attraper une pneumonie.

La boîte à pharmacie n'était pas équipée pour combattre autre chose que des mauvaises coupures et des dérangements gastro-intestinaux.
Il commença à arranger les bacs, en essayant des ne pas regarder au dessus de la rambarde en pierre. Et puis à la moitié, il craqua, il jeta un œil dans la rue. Il l'avait déjà fait quelques fois, au début, quand Félix dormait. La première fois, les premières minutes, il n'avait pas vu grand chose, juste les voitures en désordre, et les détritus en tas, ici et là. Et puis, il avait plissé les yeux un peu, pour voir dans les voitures, pour mieux définir le contour des tas de détritus. Et il avait aperçu le premier rictus sur le premier visage. Et puis il y avait eu les bruits. Et toute l'ampleur de la catastrophe lui était arrivée en pleine figure.
Il avait refermé la fenêtre ne se jurant de ne plus l'ouvrir. Le double vitrage isolait bien des bruits.
A son réveil, le lendemain, Félix lui avait sourit et lui avait parlé de son chat. Qu'il avait, avant. Juste une semaine avant.  Et les entrailles de Grisha s'étaient glacées à nouveau.

Il avait rouvert la fenêtre une semaine plus tard pour la refermer aussitôt, c'était en aout et la chaleur n'aidait pas. La rue par contre était silencieuse cette fois.

Le bruit, puis l’odeur. C’était trop de réalité d’un coup.

Depuis, il s'était contenté de ses promenades dans la cour intérieure.

Mais là, il devait regarder. Il ne pouvait plus ignorer la quantité d'eau qui se déversait du ciel, et il devait évaluer ce que cette inondation imminente allait charrier.

Combien de temps, par un temps sec et chaud pour décomposer un cadavre ?
Combien de temps par un temps sec et chaud pour décomposer les cadavres des habitants d'une ville, et de leur animaux domestiques qui pendant des jours avaient agonisé en mangeant les restes de leurs maîtres, et combien de jours pour décomposer l'humanité entière, et ses animaux domestiques et les milliards de carcasses de vaches, veaux, cochons, volailles, qui avaient crevés enfermés dans des hangars, dans leurs cages ou sur leurs palettes?
Grisha se pencha par dessus la rambarde et vomit. Le liquide jaunâtre vint rejoindre la petite rivière qui coulait sans violence dans la rue, quelques centimètres seulement pour le moment. Elle charriait des bouts de bois, rien de dramatique. Les débris se glissaient entre les voitures en pagaille dans la rue. Parce que les gens avaient fuit. Fuit pour n’avoir nulle par où aller.  Fuir un virus qui était partout, pour tout le monde. C'était absurde, mais l'humain n'est rien d'autre.
Une chaussure passa sous l'endroit où Grisha se trouvait. Sûrement arrachée par le courant à un cadavre.  Grisha réprima un nouveau haut le cœur et  retourna à son ouvrage.

Lorsque seaux, bassines et bacs furent placés, bien alignés contre la rambarde, il prit sa respiration et se pencha à nouveau en essayant de ne pas penser à tous les cadavres. Les égouts débordaient, on ne voyait plus le macadam et l'eau arrivait à la moitié des roues des voitures. Encore une semaine de pluie à ce rythme dans la région et le rez-de-chaussée de la bibliothèque serait inondé. Malheureusement, plus aucun service météo n'était disponible pour confirmer ou infirmer ses prédictions.
Il se pencha vers la droite, vers la place, et regratta de n'avoir pas de jumelles. Un chien aboya quelque part. Enfin, on aurait dit. C'était possible après tout. C'était presque rassurant.
Grisha referma la porte derrière lui. Félix, assis sur une table le regardait les bras croisé.
- Ca sent dehors ?
- L'eau pue un peu, mais ça va mieux.
- Mieux ?
Grisha soupira.
- Mieux qu'au début de la fin du monde.
- Quand les cadavres commençaient à être plus très frais ?
Voilà. Les cadavres. Le mot avait été dit. Il allait falloir parler.
- Tu y penses des fois ? demanda Félix
- Aux cadavres plus très frais ?
- A ta famille qui est devenue un tas de cadavres.
- Tout le temps.
- Moi, je pense à mon chat.
- Il y avait une chatière chez toi Félix, ton chat est surement retourné à l'état sauvage, et vu le nombre de rats, il est certainement obèse.
- C'est triste quand même. Tu sais ce qui est moins dur que penser aux cadavres de ta famille ?
- Non, mais tu vas me le dire.
- Penser à tous les cadavre du monde. Parce que tu ne peux pas y penser sérieusement, si tu essayes d'imaginer tu deviens fou, alors ton cerveau bloque, comme un système de freinage d'urgence. Comme ça tu ne meurs pas de folie. Tous les cadavres du monde, c'est impossible d'y penser en entier, alors ça va.
- Mmmh.
- Sauf...
- Sauf ?
- Sauf quand tu rajoutes les animaux. Là, ça fait mal, parce qu'il n'y étaient pour rien.
- Les humains non plus.
- Oui, mais c'est bien fait. Tu crois qu'on est combien ?
- Aucune idée. Soupira Grisha, je ne sais pas du tout comment on peut évaluer ça, sans aucune donnée concrète.
- Alors on ferait mieux de se laver. Soupira Félix, ensuite on peut essayer de calculer la hauteur de l'inondation. Il y a un livre qui explique comment on évaluait les crues du Nil, je peux peut-être préparer un nilomètre dans la cour.
- Tu ne mettras pas les pieds dans cette flotte Félix.
- Quoi ? Y'a que toi qui peut faire trempette dans le bouillon de cadavre ? grinça Félix.
Grisha ne répondit pas, il sortit une grande casserole et la mit sur le feu.
- Avant de nous laver, on va peut-être s'occuper de nos fringues. Mon dernier rêve érotique était composé d'une scène unique dan lequel j’enfilais lascivement un caleçon propre. 


Félix sourit et se débarrassa promptement de ses vêtements.

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samedi 21 novembre 2015

[NaNoWriMo #3 ] Demi-lune / 3- Debout les morts, on change de cimetière.

© Sally Mann - Body Farm
La pluie tombait sans discontinuer depuis trois jours. Le bruit des gouttes avait perdu ses vertus réconfortantes et devenait presque aussi agaçant qu'un léger mal de crâne, supportable, mais insidieux. Sans parler du niveau de l'eau dans les bacs et seaux répartis sur le sol de la cour intérieure. Chaque centimètre en plus augmentait les angoisses de Grisha. Sans qu'il ne puisse rien y faire.

Armé de la moitié des livres de poche de la bibliothèque et d'un antique volume sur l'architecture militaire, Félix reproduisait en miniature un modèle en étoile de fortification Vauban.  Son "coin" de la pièce prenait à s'y méprendre des airs de citadelle. Lorsque Grisha descendit de la cafétéria, portant sur un plateau deux assiettes d'oeufs brouillés et d'épinards en conserve, deux biscuits, un pack de jus d'orange et deux verres d'eau pétillante, la tête de Félix émergea entre deux créneaux.

- J'ai terminé le pack de jaunes d'oeufs. Il ne reste plus que des blancs. Informa Grisha en posant le plateau sur l'une des longues tables d'étude.
- Cool on fera des meringues ! se réjouit Felix en ajustant un volume des Confessions de Rousseau sur le haut d'un créneau avant de quitter son antre.

Grisha haussa les épaules et s'assit.

- Il ne reste que 3 bouteilles de gaz, il est hors de question que j'y connecte le four. Est-ce que tu as la moindre idée du temps de cuisson d'une meringue ?
- Nope... soupira Félix dépité en se laissant tomber sur la chaise en face de Grisha. Il tira son assiette et un verre vers lui et entama son repas d'un air morne.
- N'empêche que j'ai envie d'un gâteau. Ou une tarte.
- Tu as loupé la phrase où je te signalais qu'on avait plus de jaune d'oeufs ?
- C'est quoi l'autonomie des bouteilles de gaz ?
- C'est des propane 30kg. Environ 65h sur une gazinière à 4 feux, répondit sèchement Grisha, visiblement plus intéressé par le contenu de son assiette.
- Tu utilises un feu de la gazinière environ 10 minutes 3 fois par jour.
- Oui et ?
Felix lâcha sa fourchette un instant pour compter sur ses doigts.
- 520.
- Oui ?
- Ca fait 520 jours de gaz. A ce rythme.
- Je suis tellement heureux de t'avoir donné des cours de soutien en mathématique toutes ces années.
- T'es pas drôle, tu sais aussi bien que moi qu'il ne reste pas plus de 6 mois de nourriture. Et certainement pas assez de nourriture en conserve à réchauffer. Tu comptes faire quoi ? Chasser le pigeon à la sarbacane?
Grisha prit le temps de savourer le dernier morceau de son plat contenant du jaune d'oeuf encore une peu coulant avant de répondre :
- Est-ce que tu sais ce qui va arriver ces 3 prochain mois ?
- On va s'ennuyer en sentant mauvais ?
Grisha faillit esquisser un sourire sincère, mais ses sourcils se froncèrent en même temps, gâchant l'effet, et il souffla.
- L'hiver, Félix, l'hiver. Et à ce moment là tu seras heureux d'avoir échangé un kilo de meringue contre une pièce chauffée. Au gaz.

Pendant quelques minutes seul le bruit des mâchoires des deux habitants de la bibliothèque se fit entendre. Félix mordait son biscuit avec hargne mais à toutes petites bouchées. Même si son activité physique journalière était loin d'être excessive, le régime à 1500 calories par jour imposé par Grisha convenait mal à son corps d'adolescent. Alors il trichait, pensant tromper son estomac en multipliant les bouchées.

- On ne chauffera pas cette salle là je suppose.
- Non. Aussi agréable soit-elle, je pense que les 20 mètres carrés de mon bureau seront plus adaptés à la situation.

Félix but son verre d'eau, le reposa et ramena ses pieds sur sa chaise entourant ses jambes de ses bras grêles. Il avait grandi depuis 3 mois et son jogging crasseux lui remontait à mi-mollet lorsqu'il pliait les jambes.

- Il y a beaucoup de choses ici qui sont vraiment très bien adaptées à la situation en fait, lâcha l'adolescent sur un ton presque accusateur.

Grisha sourit. Pour de vrai cette fois.
- Oui, pour le coup de je suis très fier de moi. Même si, a postériori,  j'aurais préféré que la situation reste un fantasme de livre de science-fiction.

- Moui, lâcha Félix, la fin du monde c'est comme les grosses bites, c'est plus glamour en théorie qu'en pratique.

- Félix !

L'adolescent ricana bêtement et courut se retrancher derrière son édifice de papier.

Grisha se leva, prêt à l'y suivre, puis avisa la fenêtre dégoulinante de pluie.

- Tu sais quoi Félix, je crois que tu mérites qu'on te passe la bouche au savon, et tant qu'on y est le reste aussi.



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lundi 2 novembre 2015

[ NaNoWriMo #2 ] Demi-Lune / 2- Le monde était en pagaille mais sa coiffure était parfaite.



Félix, à genoux devant un miroir calé contre un muret de livres coupait précautionneusement ses cheveux. Mèche grasse par mèche grasse. Grisha sur la banquette de simili cuir qui lui servait de lit regardait la pluie lécher les vitres. Le bruit des ciseaux de son compagnon mêlé aux baisers humides des gouttes contre le verre le berçait. Pour la première fois depuis 3 mois, il se sentait sombrer dans une torpeur agréable, le sommeil, le vrai, le profond, l’appelait. L’odeur des livres et de la poussière, la chaleur du faux cuir et de la couverture sale, le bruit monocorde... Grisha ferma les yeux et laissa son esprit descendre en spirale, le sommeil, le vrai, le...

« Griii-shaaa tu doooors ? »
« Felix, par pitié, ne chante pas. » geignit Grisha en tirant la couverture sur sa tête, tout en sachant que toute tentative de replonger dans l’agréable sensation d’oubli à laquelle il venait d’être arraché serait vaine.
« Tu sais te servir d’une paire de ciseaux ? » s’enquit l’adolescent d’une voix légère.
« Pour t’égorger, sans aucun doute. » grinça Grisha.
« Je pensais surtout que tu pourrais m’aider pour ma nuque, avec un seul miroir, je ne peux pas voir ce que je fais, et je ne suis pas parvenu à décrocher celui des toilettes des femelles. »
« Femmes. »
« Hein ? »
« On dit “femmes”, pas “femelles”, et “pardon”, pas “hein”. » soupira Grisha en se redressant.
Il resta un instant debout, le front contre la vitre, à regarder dans la cour. Les récipients placés sur les graviers semblaient se remplir.
C’était la première vraie pluie, longue et intense depuis trois mois, et elle arrivait à point.
Restait à espérer que les filtres à charbons fabriqués par Felix suffiraient à la rendre buvable. Idéalement, des comprimés de Micropur n’auraient pas été de trop, mais même si la pharmacie la plus proche était visible des fenêtres donnant sur le boulevard, sortir était encore bien trop risqué.

 « Griiiish’... » s’impatienta Félix.
« Tu es pressé ? Tu as un entretien d’embauche pour un stage en tant que remplaçant officiel de Wikipédia ? » grogna Grisha en traversant la pièce jusqu’au petit fort de volumes d’encyclopédies qui constituait le royaume de son compagnon d’infortune.
« Non, mais la nuit tombe, et j’ai pas envie que tu me scalpes par mégarde. »
Grisha s’agenouilla derrière Félix et prit les ciseaux.
« Es-tu certain que ce serait accidentel ? »
Felix s’abstint de répondre et le frottement métallique des lames vint de nouveau accompagner les coups des gouttes sur les vitres. Les mèches noires et glissantes tombaient mollement sur les semelles des converses de Félix qui, profitant d’avoir les mains libres et quelques minutes de lumière s’était replongé dans un article obscur sur les Event Horizon.
Grisha, lui, tentait très fort d’ignorer le furoncle à point dans le cou crasseux de l’adolescent.
« Si l’aquarium est rempli à moitié demain matin, on partage l’eau pour se laver. » se promit-il. 
Comme pour le conforter dans son désir, l’averse dehors se fit plus intense.

Felix plissa les paupières quelques instants de plus, puis cédant à la grisaille envahissante, il renonça et ferma le volume et les yeux. Il attendit sans impatience le vertige angoissant qui le saisissait lorsqu’il cessait de lire ou de parler, mais cette fois aucun tourbillon de panique ne vint le tourmenter. Restait à savoir quand il reviendrait : lorsque la pluie cesserait ou plus tôt, lorsque les mains de Grisha quitteraient ses cheveux ?

 Trois mois, six jours.

Felix compta.

 « Grisha... »
 « Mhh ? Je te dégage bien les oreilles ou tu gardes un peu de longueur et tes lobes ? »
 « J’ai compté. »
 « Les cheveux ? » 
« Non, les jours depuis le Jour. Je crois qu’aujourd’hui, c’est mon anniversaire. »
Les mains de Grisha se figèrent un instant puis, sans mot dire, il reprit son ouvrage.
Felix prit l’absence de sarcasme pour un cadeau.

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dimanche 1 novembre 2015

[ NaNoWriMo #1 ] Demi-lune / 1- Pityriasis Versicolor

© Lori Nix
 «Pityriasis Versicolor !»
Le cri presque joyeux brisa le silence poussiéreux de la bibliothèque. Le compagnon du brailleur enthousiaste tira le cou vers la baie vitrée et fixa intensément l’unique arbre trônant dans la petite cour intérieure du bâtiment.
 «Tu te lances dans l'ornithologie ? On dirait plutôt un bouvreuil.» bailla-t-il.
«Non, c'est le nom de la mycose qui fait des taches sur ton torse !» piailla l’autre, le dernier mot vrilla dans les aigus, l’excitation était à son comble.
 «C'est pas des tâches de vieillesse ?»
«A trente ans ? Cesse donc d‘utiliser les volumes de l’Encyclopedia Britannica comme haltères et muscle toi le cerveau. Non regarde, c'est causé par une levure qui s'appelle Malassezia furfur. C'est mignon non ? On dirait le nom d'un animal de manga japonais, fluffy et maladroit mais avec un pouvoir magique débile. Le genre qui fait pousser des poils sur la langue des gens qui disent du mal de son maître. Il faut que je te trouve du ketoconazole.»

La photo couleur du dictionnaire médical glissée avec entrain à quelques centimètre seulement du nez du propriétaire de l’infection illustrée n’eut pas le succès escompté.
« ... »
«Quoi ?»
«Quand je pense que c'est moi qui ai trouvé malin de nous planquer dans une bibliothèque...»
«Au moins on s'ennuie pas... Enfin quand on fait l’effort de prendre un livre pour passer le temps plutôt de faire des origamis avec les dessous de table en papier du coffee shop du second.»
«Remercie le, ce coffee shop !» grinça l’infecté, «C'est lui qui nous nourrit depuis trois mois.»
«C’est vrai que c’est nourrissant le cappuccino en poudre... » soupira l’autre en replongeant dans son livre.
« Tu auras le droit de te plaindre quand on aura épuisé la réserve de chipolatas en boîte et que tu en seras réduit à manger les photos des livres de cuisine»
« Mmmh...»

Le silence reprit ses droits, à peine ébranlé par le bruissement des pages du livre de médecine de l’un et la respiration un peu difficile de l’autre qui, allongé sur une banquette en simili cuir, contemplait le feuillage immobile du marronnier de la cour.
«Grisha... » la voix était pensive.
«Mmh ?» répondit l’intéressé sans quitter l’arbre de la cour des yeux.
«Il y a une autre solution.»
«Pour quoi ?»
«Le Pytiriasis Versicolor.»
« Ah?»
«Oui. Il faut te laver.»
Grisha ne bougea pas. Un sourire moqueur vint tirer sa commissure gauche.
«Et à ton avis Félix, je fais ça plutôt avec les 5 litres de San Pellegrino qui nous restent ou j’entame la réserve de coca ? »


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